Le Revolver
Par Ann Carol dans Mauvaises manières
« Il court! lança Derek en driblant le ballon sur le ciment craquelé de la cour de récréation déserte. Il saute! » Rapide et agile, il contourna son ami Jerry et bondit. « Il shoote et… » Il regarda le ballon passer à travers l’anneau et acheva avec un sourire « …paf! droit au but!
- Droit dans le pétrin, tu veux dire. » Jerry ramassa le ballon et le coinça sous son bras.
« Tourne-toi. »
Se retournant, Derek vit deux hommes qui franchissaient le portail de l’école. Il bruinait, et tous deux portaient un imperméable. Ils avaient l’air calmes et marchaient nonchalamment, presque comme s’ils se promenaient. Mais Derek ne fut pas dupe. Avant même que le plus grand ne plonge la main dans sa poche, il sut que c’étaient des flics.
C’est à propos du revolver, pensa-t-il. Forcément. Il paniqua un instant et dut se rappeler qu’il l’avait jeté.
« Derek Robinson? demanda le plus grand
- Ouais
- Inspecteur Kramer et Reed. » Il tira la main de sa poche pour faire miroiter son insigne. « Peut-on discuter deux minutes? On a quelques questions à te poser.
- À quel sujet?
- Si tu venais dans mon bureau? »
Reed désigna un banc dans un coin de la cour. Le sang de Derek ne fit qu’un tour. Le revolver, c’est sûr, pensa-t-il. Avec un rapide coup d’œil en direction de Jerry, il suivit les policiers au fond de la cour et s’assit sur le banc. Kramer prit place à son côté. Reed resta debout, regardant autour de lui. Kramer alla droit au but : « C’est à propos du revolver, Derek. »
Le visage en feu, Derek demanda : « Quel revolver? »
Kramer soupira : « Celui que tu as apporté hier en classe. »
Les yeux rivés sur le bâtiment d’en face, Reed ajouta : « Et avant ça, celui que Max Cooper t’a vu enfouir sous ton blouson. »
Max Cooper tenait la charcuterie devant laquelle Derek passait tous les jours en allant à l’école. Super, pensa-t-il. Ce type m’a vu.
« Beaucoup de gens t’ont vu avec une arme, dit Kramer. Et nous la retrouverons, erek, tu peux y compter. Alors ne te complique pas la vie et tâche de coopérer.
- Ok… Ok. J’avais un revolver.
- Bien. Où l’as-tu dégoté?
- Je l’ai trouvé dans un terrain vague. » Derek hocha la tête en repensant à la crainte et à l’excitation qui s’étaient emparées de lui quand il l’avait découvert. « Je n’en croyais pas mes yeux. Un 38, là, juste devant moi!
- Parce que tu connaissais le calibre? » Kramer haussa un sourcil. « Où as-tu appris ça?
- Que croyez-vous? Ce n’est pas le premier flingue que je rencontre dans les parages.
- Mais le premier que tu as trouvé dans un terrain vague.
- Ouais. »
Le sourcil de Kramer remua à nouveau. « Et tu l’as apporté à l’école?
- Ouais. Écoutez », dit Derek en se redressant sur le banc dur. « C’était débile, ok? Je le sais. C’est pour ça que je m’en suis débarrassé. Je l’ai balancé au moment de rentrer chez moi, à l’endroit où je l’avais découvert.
- Où est-il, ce terrain vague? »
Reed sortit un carnet. « Au coin de
- Nous le retrouverons, c’est sûr, dit Kramer. Mais revenons un peu en arrière. Tu l’avais toujours sur toi après l’école. C’était à trois heures… trois heures et demie? »
Derek hocha la tête. « Trois heures.
- Tu as donc quitté l’école. Qu’as-tu fait ensuite?
Joué au basket. Mangé un morceau de pizza. Comme d’habitude, quoi! »
Reed rangea le carnet dans sa poche. « Cambrioler une quincaillerie à seize heures trente, ça fait partie de tes habitudes? »
Il s’exprimait tranquillement, presque négligemment. Mais son regard était aussi gris et froid que le ciel. Derek sentit son visage s’enflammer à nouveau; son cœur battait la chamade. Il voulut se lever, mais craignit que ses jambes ne se dérobent.
« C’est ridicule! » Il s’efforçait de paraître décontracté, tout en sachant que sa voix trahissait sa peur. « J’ai jamais cambriolé une quincaillerie. C’est ridicule, répéta-t-il.
- Dix-sept ou dix-huit ans. Cheveux châtains », lut Kramer sur un petit bloc-notes. « Un mètre soixante-quinze environ, soixante-dix kilos. Vêtu d’un jean et d’un blouson rouge et noir à capuchon, à l’emblème des Bulls. » Il s’interrompit et examina le blouson de Derek. « Baskets blanc et noir. » Il baissa les yeux sur les chaussures de Derek et referma son bloc-notes. « Armé d’un revolver de calibre 38.
- Ça colle parfaitement, observa Reed avec calme. Ne trouves-tu pas, Derek? »
Derek savait qu’il n’avait aucune raison d’avoir peur, mais sa voix trembla malgré lui. « Ça colle, ouais. Mais ce n’était pas moi. Je n’ai rien à voir avec ce cambriolage.
- Peut-être, admit Kramer. Revenons à ce que tu as fait après l’école, ok?
- Je vous l’ai déjà dit. »
Derek regarda Jerry qui, à l’autre bout de la cour, lançait le ballon dans le panier qu’il manquait à chaque coup parce qu’il gardait un œil sur le petit groupe autour du banc. Brusquement, sa peur se dissipa. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut d’une vois forte et assurée parce qu’il disait la vérité. « On est sortis à trois heures. On a joué un peu au basket, puis on est allés manger une pizza.
- On?
- Jerry et moi. » Il désigna son ami d’un signe de la tête. « On a pris une pizza chez Luigi, vous pouvez demander à Jerry. C’était vers quatre heures. » Il se leva enfin, sachant que ses genoux ne flageoleraient pas comme ceux d’un vieillard.
« Et ensuite, on est allés faire un tour du côté de la voie ferrée. » Il y eut une pause; les deux inspecteurs se regardèrent. « Avec le revolver? » s’enquit Reed d’une voix plus calme que jamais. Derek hocha la tête. « Et qu’avez-vous fait là-bas?
- On a tiré sur des boîtes de conserve. » Il n’en avait pas parlé parce qu’il ne voulait pas s’appesantir sur le sujet. Mais cela n’avait plus d’importance à présent. Puisqu’ils recherchaient un cambrioleur, ils ne lui tiendraient sûrement pas rigueur d’un petit exercice de tir. Surtout qu’il n’avait plus l’arme en sa possession.
« Voyons si j’ai tout bien compris, dit Kramer. En sortant de chez Luigi, vous êtes allés sur la voie ferrée pour tirer sur des boîtes de conserve avec le calibre 38 que tu avais trouvé.
- Ouais, c’était vers quatre heures et demie, cinq heures moins le quart, répondit Derek.
- Avez-vous tiré sur autre chose en dehors des boîtes de conserve?
- Boîtes et bouteilles, c’est tout.
- Tu n’avais pas peur que quelqu’un entende les coups de feu? » demanda Kramer.
Derek secoua la tête. « On attendait qu’un train passe.
- Très futé, acquiesça Kramer. Jerry s’est-il servi du revolver, lui aussi?
- Non, seulement moi.
- Et ensuite? fit Reed.
- Une fois qu’on a eu vidé le chargeur, on s’est séparés. Chacun est rentré chez lui. Et j’ai jeté le revolver dans le terrain vague où je l’avais trouvé. » Il enfouit ses mains dans ses poches.
« Demandez à Jerry. On était ensemble chez Luigi. Plein de gens m’ont vu là-bas. Et Jerry était avec moi sur la voie ferrée aussi.
- Vers quatre heures et demi, cinq heures moins le quart? dit Kramer.
- Ouais. »
Tandis que Kramer se levait du banc et se dirigeait vers Jerry, Derek respira profondément. Il n’était peut-être pas encore complètement tiré d’affaire, mais en tous cas, on ne pouvait l’accuser de cambriolage. Ce n’était pas lui, et il l’avait prouvé.
En revenant, Kramer gratifia Reed d’un signe de la tête. « C’est confirmé », dit-il.
Derek poussa un soupir de soulagement. « Je peux partir maintenant?
- J’en doute, répliqua Reed.
- Mais je vous ai raconté ce qui s’est passé, et ça a été confirmé! cria-t-il. Je n’ai cambriolé personne!
- Ça, nous le savons, dit Reed.
- Alors?
- Alors, hier après-midi, à seize heures quarante, une balle perdue provenant d’un revolver de calibre
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